Transmission manuelle : les jeunes conducteurs désembrayent

« Mais POURQUOI est-ce si compliqué?!? » Ça, c’est ma progéniture qui s’exprime avec frustration alors qu’elle découvre du haut de ses 16 ans les « plaisirs » de la boîte manuelle dans un terrain de stationnement bien vide et plat, après énièmes hoquets et calages de la Honda Fit Sport. Dans un monde où les véhicules sont de plus en plus « technos », avec écrans tactiles, commandes vocales, accueil sans clé, électrification totale ou partielle, et j’en passe, la bonne vieille boîte manuelle fait office de vestige d’une époque passée. Pourtant rien n’égale cette satisfaction qu’on ressent quand on maîtrise ce ballet mains-pieds lors d’un passage parfait des vitesses. La boîte manuelle nous implique dans la conduite d’une machine comme aucune aide à la conduite électronique ne le pourra jamais. Et cette sensation se lisait sur le visage de ma progéniture après quelques départs quasi parfaits au terme de notre leçon.

La revanche des automatiques

Pourtant la boîte manuelle se meurt. Et rapidement. Chaque arrivée d’une nouvelle année-modèle amène son lot de mise au rancart de pédales d’embrayage. Pour 2019, Honda retire ce choix du catalogue du HR-V et Audi expulse ses dernières manuelles du marché nord-américain. Il faut dire que les manufacturiers de prestige ont été les premiers à se convertir aux boîtes automatisées à double embrayage, aux changements de rapports vifs comme l’éclair et aux sensations gratifiantes pour le conducteur sportif. Puis sont venues des boîtes automatiques conventionnelles de plus en plus perfectionnées, avec parfois jusqu’à dix rapports. Il en résulte que les variantes automatiques d’une même voiture sont généralement plus performantes et plus économiques que les manuelles, même chez les sous-compactes.

Et chez les marques populaires, si jadis les petites voitures étouffaient sous le joug d’une automatique, aujourd’hui elles s’en accommodent fort bien, surtout face à des manuelles rendues boiteuses par les truchements de réglages visant le contrôle des émissions polluantes et l’abaissement des consommations. Rapports mal étagés, régimes trop élevés sur autoroute, révolutions moteur qui « collent » alors qu’on appuie sur la pédale d’embrayage… Rien de tout ça n’aide au plaisir qu’on ressentait… automatiquement au volant d’une manuelle. Pas étonnant donc que nos jeunes conducteurs ne « mordent » pas à cette option.

Les écoles de conduite peinent à maintenir l’offre en boîtes manuelles

Les écoles de conduite automobile vivent ce désembrayage au premier plan. Mme Mylène Sévigny, directrice générale du Groupe Tecnic, le plus vaste réseau d’écoles de conduite au Québec, observe un déclin continu de la demande de formation sur boîte manuelle depuis dix ans. Leurs véhicules manuels peinent à accumuler 2 000 km par an, au point où les franchisés épurent leurs flottes pour se partager une même « trois pédales » entre plusieurs écoles. Mme Sévigny précise que Tecnic encourage pourtant la découverte de la conduite avec boîte manuelle, expliquant à nos jeunes le plaisir de s’impliquer dans le fonctionnement du véhicule et d’acquérir une compétence que tous les conducteurs n’ont pas. Tecnic y voit aussi un rôle social et une responsabilité en tant que formateur. Qu’arrive-t-il en effet si un jeune doit prendre le volant à la place d’un conducteur qui n’est pas en mesure de conduire, et que la voiture de ce dernier est manuelle? Les services de raccompagnement vont-ils un jour refuser de servir les propriétaires de voitures manuelles?

Il faut admettre que derrière le peu d’intérêt des jeunes pour la formation sur transmission manuelle se cachent quelques évidences. De un, très peu d’entre eux ont la chance de pratiquer sur voiture manuelle à la maison, les véhicules familiaux étant généralement automatiques. Aussi, et surtout, la maîtrise de la conduite automobile elle-même ajoute un stress à l’élève qui doit déjà apprivoiser la route depuis le siège du conducteur. Et, comme nous le confirme Mme Sévigny, ne leur parlez pas de faire l’examen pratique de la SAAQ avec une manuelle! La demande chez les écoles de conduite est donc très faible et continue de décliner, au point que l’offre commence à se raréfier.

L’Association des écoles de conduite du Québec (AECQ) révèle d’ailleurs que seulement 2 % des cours pratiques se font avec une voiture manuelle chez leurs membres. M. Marc Thompson, président de l’AECQ, nous confirme le déclin logarithmique de la demande pour les leçons de conduite sur boîte manuelle. L’association consacre tout de même un chapitre de son guide de formation au fonctionnement de la boîte manuelle afin que les élèves comprennent la nature de la mécanique qu’ils ont entre les mains. Les instructeurs ont beau l’offrir, rien n’y fait, la demande fléchit, et les écoles doivent réduire l’offre face au désintéressement de leur clientèle. « Et avec le trafic et les chantiers à Montréal, faut avouer qu’une pédale d’embrayage, ça devient pénible » ajoute M. Thompson.

Mme Annie Gauthier du CAA Québec renchérit que malgré la volonté des écoles de conduite à maintenir une offre de véhicules manuels, la faible demande devient un enjeu de rentabilité pour les écoles, les actifs que sont leurs voitures ne pouvant demeurer stationnées. « Plusieurs de nos écoles avaient conservé de vieilles Chevrolet Cavalier manuelles pour couvrir ce marché, question de ne pas investir dans des voitures neuves qui ne servent pas, mais même là nos membres ont fini par les revendre à moins de 2 000 $. Les écoles de conduite ne roulent pas sur l’or » de nous préciser M. Thompson. Nous sommes donc devant une demande si faible qu’elle engendre une diminution de l’offre, n’en déplaise aux « manuellistes » purs et durs. Quand personne ne veut plus d’œuf, on se défait de la poule, peu importe qui est venu en premier.

Un marché en chute libre

Chez les manufacturiers, on s’adapte graduellement à la chute de la demande pour les boîtes mécaniques dans les modèles destinés aux premiers acheteurs. Claudianne Godin, gestionnaire – relations médias et marketing région de l’Est pour Nissan Canada, nous apprend que seulement 8 % des Micra vendues au Canada sont manuelles. Ce pourcentage tombe à 5 % pour la Versa Note, et 2 % seulement pour la Sentra. Toutefois, Nissan va continuer de répondre à la demande, et d’ailleurs offre aux Canadiens des Qashqai manuels auxquels les Américains n’ont pas accès.

Ces derniers ne sont d’ailleurs pas très friands des « non automatiques » : bon an mal an, seulement 3 % à 4 % des véhicules légers vendus au pays de l’Oncle Sam possèdent la troisième pédale. Même nos cousins d’Europe relâchent lentement mais sûrement l’embrayage : au Royaume-Uni, la part de marché de la boîte automatique est passée de 24,7 % à 34,7 % entre 2012 et 2017. Au Canada, probablement en raison des Québécois plus portés vers les petites voitures, près de 9 % de l’ensemble du parc automobile a toujours trois pédales, mais pour 2018, les manuelles représentent seulement 3,6 % des ventes. L’espèce va donc se raréfier rapidement.

Les petites sportives continuent bravement la résistance face à l’envahisseur automatisé, la boîte manuelle représentant toujours 50 % des ventes de Volkswagen GTI alors que d’autres, comme la Honda Civic Si, sont exclusivement manuelles. Quant à la classique MX-5 de Mazda, si l’automatique était récemment pointée du doigt avec moquerie sur la petite décapotable, elle équipe aujourd’hui 52 % des unités vendues selon les données fournies par Mme Rania Guirguis, directrice des opérations régionales Québec pour Mazda Canada. En raison de leur budget, ces jolies voitures ne sont pas toutefois à la portée des plus jeunes conducteurs. Mais quand ces derniers acquièrent une Mazda3, seulement 17 % choisissent une « trois pédales » . La marque favorite des aventuriers, Subaru, dégarnit aussi son offre manuelle : après l’Outback en 2018, le Forester perd la sienne pour 2019.

Le retrait graduel de l’offre en manuelle par les manufacturiers n’est donc pas la marque d’une ségrégation mécanique, mais bien le reflet d’une demande qui se tarit de plus en plus sur le marché.

Rétrograde la manuelle?

La boîte manuelle devient marginale, certes, mais elle n’a pas dit son dernier mot. Toyota a déposé des brevets pour des aides à la conduite manuelle qui viennent automatiser le mariage des régimes lors du passage des rapports; cette « super manuelle » se retrouve dans la Corolla Hatchback 2019. En Europe, l’hybridation graduelle des voitures menace le dernier bastion de la boîte manuelle. L’équipementier allemand Schaeffler a donc développé un embrayage manuel compatible avec les motorisations électrifiées et les aides à la conduite semi-autonome.

Selon l’AECQ, il ne suffit pourtant que d’une heure de pratique pour qu’un jeune conducteur maîtrise suffisamment son embrayage pour ne pas faire caler le moteur. Et n’oublions par que nos jeunes aiment bien se démarquer sur les réseaux sociaux, comme cette Américaine de 21 ans qui déclare fièrement que, pour sa génération, conduire une voiture manuelle comme elle le fait est l’équivalent de maîtriser le latin.

Pour nous les parents, quoi de mieux que la concentration requise par la conduite à trois pédales pour enrayer les distractions électroniques auxquelles nos ados sont accros? Il y a peut-être une piste de solution pour stimuler l’intérêt pour la boîte manuelle chez nos jeunes. Comme lors de notre propre jeunesse, la nature humaine se plie à cet attrait pur, insatiable : celui du Défi. Avec un grand « D » . « Papa, quand auras-tu en essai une autre voiture manuelle? Je veux réessayer! » Espoir.

Les jeunes conducteurs perdent les pédales … de gauche. 2018-12-04 10:00:00